Il y a des semaines qui pèsent plus lourd que des années. Pour Tours, la deuxième semaine de juin 1940 est de celles-là. En quelques jours, la ville devient la capitale improvisée d’un pays en déroute, accueille la dernière rencontre entre Churchill et le gouvernement français, puis s’embrase. En travaillant sur Tours dans la guerre, c’est cet épisode qui m’a le plus saisi : tout s’y concentre, la panique, les hésitations, l’effondrement. Et pourtant, il tient rarement plus de quelques lignes dans les livres d’histoire.
Un gouvernement en fuite dans les châteaux de Touraine
Le 10 juin 1940 au soir, devant l’avancée allemande, le gouvernement quitte Paris. Direction la Touraine. Le président de la République Albert Lebrun s’installe au château de Cangé, à Saint-Avertin ; le président du Conseil Paul Reynaud rejoint le château de Chissay, dans la vallée du Cher ; les ministères s’éparpillent dans les demeures des environs, reliés par des lignes téléphoniques de fortune, saturées dès la première heure. Pendant quatre jours, la France se gouverne, ou tente de se gouverner, depuis des salons tourangeaux.
C’est à Cangé, les 12 et 13 juin, que se tiennent deux conseils des ministres décisifs. Le général Weygand y réclame l’armistice ; d’autres plaident pour continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord. Rien ne s’y tranche vraiment, et c’est précisément ce flottement qui fait basculer l’histoire : chaque heure perdue rapproche le pays de l’armistice.
13 juin 1940 : Churchill à la préfecture de Tours
Le 13 juin, Winston Churchill atterrit sur l’aérodrome de Tours, bombardé la nuit précédente, pour ce qui restera la dernière réunion du Conseil suprême interallié tenue sur le sol français. Les témoins décrivent un accueil improvisé, une préfecture en plein désarroi, des couloirs encombrés de réfugiés et de dossiers. Paul Reynaud demande que la France soit déliée de l’engagement pris en mars de ne pas conclure d’armistice séparé ; Churchill exhorte à tenir, encore.
Dans les marges de cette journée circule un général de brigade à titre temporaire, nommé sous-secrétaire d’État à la Guerre quelques jours plus tôt : Charles de Gaulle. Ce qu’il voit à Tours, un pouvoir qui se défait, nourrit la décision qu’il prendra la semaine suivante, à Londres.
Le 14 juin, le gouvernement repart pour Bordeaux tandis que les Allemands défilent dans Paris. Tours n’aura été capitale que quatre jours. Mais ces quatre jours ont pesé sur le sort du pays plus que bien des batailles.
18-21 juin : le vieux Tours en flammes
Le gouvernement parti, la ville reste. À partir du 18 juin, les combats pour le passage de la Loire embrasent Tours : les obus incendiaires allument le feu dans le quartier de l’entrée nord, entre le fleuve et le haut de la rue Nationale. Les canalisations d’eau sont coupées, les pompiers impuissants. L’incendie dévore le cœur ancien de la ville pendant trois jours.
Le 19 juin, la bibliothèque municipale s’effondre dans les flammes avec quelque 200 000 volumes, des incunables, des manuscrits. On mesure mal, aujourd’hui encore, ce que cette nuit-là a coûté à la mémoire écrite de la Touraine. Le 21 juin, les troupes allemandes entrent dans une ville mutilée ; l’armistice est signé le lendemain. Commencent quatre années d’occupation et, pour la Touraine, la vie coupée en deux par la ligne de démarcation, dont j’ai raconté ici l’histoire.
Le 18 juin au soir, précisément pendant que Tours brûlait, une voix encore inconnue s’élevait sur les ondes de la BBC :
« Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »
Charles de Gaulle, appel du 18 juin 1940
Presque personne, dans la ville en feu, n’a pu l’entendre ce soir-là. La coïncidence n’en est que plus troublante : au moment même où une flamme bien réelle détruisait Tours, une autre, symbolique, s’allumait à Londres.
Ce que Tours a retenu de juin 1940
Aujourd’hui, il faut un œil averti pour lire ces cicatrices. Le haut de la rue Nationale, reconstruit après-guerre, aligne ses façades claires un peu trop régulières ; une plaque ici, un nom de rue là. La mémoire de juin 1940 s’est faite discrète, comme souvent les mémoires douloureuses. On célèbre volontiers les châteaux de la Loire ; on évoque moins ce qu’ils ont abrité pendant la débâcle.
C’est notamment pour ces journées-là que j’ai écrit Tours dans la guerre : redonner leur épaisseur humaine à des événements que l’on résume trop vite, et rendre aux Tourangeaux de 1940, évacués, sinistrés, défenseurs des ponts de la Loire, la place qu’ils méritent dans notre récit collectif. Ce livre occupe, parmi mes livres, une place particulière : celle d’une dette envers une région qui m’a beaucoup donné.
J’aurai d’ailleurs le plaisir d’en parler de vive voix : à partir de la fin août, je serai en dédicace en Touraine, à quelques kilomètres de ces lieux d’histoire. D’ici là, la prochaine fois que vous remonterez la rue Nationale, levez les yeux : juin 1940 est encore là, en filigrane.
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