Fin août, j’ai installé mes livres sur une table de l’espace culturel Leclerc de La Ville-aux-Dames, la commune où je vis. Une nappe, huit titres alignés, un stylo. Sept heures durant, j’ai regardé passer des gens qui venaient acheter des cahiers pour la rentrée. C’était ma première séance de dédicace de la saison, et j’en suis sorti avec une conviction : ce moment n’a presque rien à voir avec ce qu’on imagine.
La séance de dédicace n’est pas une vente, c’est une conversation
On croit qu’un auteur en dédicace attend le client. En réalité, il attend la question. Celle qui vient toujours, sous une forme ou une autre : « De quoi ça parle ? » Et c’est là que tout se joue. J’ai six livres derrière moi, écrits sur des sujets qui n’ont, en apparence, rien de commun : la Martinique et son héritage béké, Senghor professeur à Tours, la Touraine sous l’Occupation, le TDAH chez l’adulte, le management de transition. Répondre en trente secondes à quelqu’un qui tient un pack de stylos-billes dans la main, c’est un exercice d’écriture à part entière.
J’ai vite compris qu’il ne fallait pas résumer les livres. Il fallait raconter pourquoi je les avais écrits. La personne en face ne cherche pas un synopsis, elle cherche une raison de s’arrêter. Quand je dis que Tours dans la guerre parle de la ligne de démarcation qui coupait le Cher en deux, à quelques kilomètres d’ici, les regards changent. Presque tout le monde en Touraine a un grand-parent, une maison, une anecdote liée à cette frontière intérieure. Le livre devient soudain une affaire de famille.
Ce que le silence des passants m’a appris
Il faut aussi parler de ceux qui ne s’arrêtent pas. Ils sont la majorité, et de loin. Ils baissent les yeux, accélèrent un peu, contournent la table comme on contourne un stand de démarchage. Les premières fois, c’est rude. Puis on comprend que ce n’est pas un jugement sur les livres. C’est une gêne, la même que celle qu’on éprouve devant un musicien de rue : on a peur de devoir quelque chose si l’on regarde trop longtemps.
Alors j’ai changé de posture. Je ne me suis plus assis derrière la table, je me suis mis à côté. Je ne tendais rien, je ne hélais personne. Je lisais, parfois, l’un de mes propres livres, ce qui a une vertu inattendue : les gens s’approchent plus volontiers d’un homme qui lit que d’un homme qui attend. Une dame m’a demandé si le livre était bien. J’ai répondu que je l’espérais, puisque c’était moi qui l’avais écrit. Elle a ri, et nous avons parlé vingt minutes de la Martinique, où sa fille venait de s’installer.
Écrire, c’est aussi savoir se tenir devant les lecteurs
Je viens de la musique autant que des livres. Sur scène, sous le nom de Guy Yom, j’ai appris depuis longtemps qu’on ne contrôle pas une salle, on la rencontre. Une séance de dédicace, c’est un concert sans micro. Le public n’a pas payé sa place, il n’est pas venu pour vous, et pourtant il faut trouver le ton juste avec chacun, sans jamais forcer.
Un livre dédicacé n’est pas un livre vendu. C’est un livre confié. La différence tient dans ce qu’on écrit sur la page de garde, et surtout dans ce qu’on a compris de la personne avant de l’écrire.
La dédicace elle-même est un petit texte, et je le prends au sérieux. Je demande toujours à qui le livre est destiné, et pourquoi. Un cadeau pour un père qui a connu la guerre ne s’écrit pas comme un livre qu’on s’offre à soi-même après un diagnostic tardif de TDAH. Ces quelques lignes manuscrites sont la seule partie du livre que le lecteur lira à coup sûr. Autant qu’elles soient justes.
Pourquoi un auteur indépendant a besoin de ces journées
Je publie mes livres en indépendant. Cela signifie que personne ne les porte à ma place : pas d’attaché de presse, pas de représentant qui fait la tournée des librairies. La séance de dédicace n’est donc pas un supplément, c’est l’un des rares endroits où mes livres existent physiquement, hors de l’écran. Un lecteur qui feuillette Senghor en Touraine et découvre que le poète de la négritude a enseigné au lycée Descartes, à dix minutes de chez lui, ne l’aurait jamais appris par un algorithme.
Ces journées m’apprennent aussi ce que mes livres sont devenus une fois sortis de mes mains. Les questions des lecteurs dessinent une carte que je ne connaissais pas : tel titre attire les enseignants, tel autre les gens qui viennent de quitter un poste de direction, tel autre encore les familles antillaises installées en Touraine. On ne découvre son lectorat qu’en le regardant dans les yeux.
Et maintenant
D’autres rencontres se préparent cet automne en Touraine, en librairie, en médiathèque et sur des salons. Les dates sont tenues à jour sur la page Dédicaces et rencontres. Si vous passez, ne vous sentez obligé à rien. Venez poser la question, celle qui commence par « De quoi ça parle ? ». J’ai maintenant une réponse pour chacun des titres présentés sur la page Mes livres, et surtout, j’ai envie d’entendre la vôtre.
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