Quand on parle de Tours pendant la Seconde Guerre mondiale, on pense presque toujours à juin 1940, à la ville capitale d’un jour, aux ministres qui s’entassent dans les préfectures et les châteaux. On oublie l’autre versant de la guerre, celui de 1944. Ce sont pourtant ces mois-là que les Tourangeaux, eux, n’ont jamais oubliés. En travaillant sur mon livre Tours dans la guerre, j’ai compris que la ville avait été blessée deux fois, et de deux manières très différentes.
1940, la blessure de la défaite
La première blessure est celle de l’effondrement. En juin 1940, l’exode déverse sur la Touraine des centaines de milliers de réfugiés, l’État s’installe dans l’improvisation, puis tout s’écroule. L’incendie qui ravage une partie du vieux Tours pendant l’entrée des troupes allemandes reste dans les mémoires comme le symbole d’une ville livrée à elle-même. C’est une blessure de honte et de sidération, qui prépare quatre années d’occupation.
Puis vient la ligne de démarcation, qui coupe la Touraine en deux le long du Cher. Cette frontière intérieure impose son quotidien de laissez-passer, de passeurs et de silences. J’en ai parlé dans un précédent article. Mais la guerre ne se résume pas à l’occupation, et Tours allait connaître une seconde épreuve, d’une autre nature.
1944, la blessure venue du ciel
Au printemps 1944, la stratégie alliée se concentre sur les nœuds ferroviaires, pour désorganiser les arrières allemands avant le débarquement en Normandie. Tours, avec sa gare et ses voies, devient une cible. Les bombardements frappent la ville, et ils frappent fort. Ce ne sont pas des soldats qui meurent d’abord, ce sont des habitants, dans leurs immeubles, près de la gare, dans des quartiers entiers qui n’avaient rien de militaire.
C’est là que la mémoire devient délicate. Ces bombes étaient alliées. Elles annonçaient la libération, et elles tuaient des Français. Les Tourangeaux ont dû apprendre à porter les deux réalités à la fois, la reconnaissance envers ceux qui venaient les délivrer et le deuil de ceux que ces mêmes armées avaient emportés. Cette ambivalence n’a jamais vraiment quitté les récits familiaux que j’ai recueillis.
La Résistance, entre héroïsme et quotidien
Dans ces mois-là, la Résistance tourangelle n’est pas une épopée, c’est un travail de patience. Renseigner, cacher, transporter un pli, héberger un homme pour une nuit. La plupart de ceux qui ont agi ne se sont jamais pris pour des héros, et beaucoup se sont tus après la guerre. C’est l’une des choses qui m’ont le plus frappé en écrivant : l’histoire officielle retient les noms, alors que la réalité tient dans des gestes anonymes.
Le 18 juin 1940, depuis Londres, le général de Gaulle avait lancé une phrase devenue le mot d’ordre de toute une génération :
Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
Charles de Gaulle, appel du 18 juin 1940
Cette flamme, en Touraine, n’a pas brûlé sur une grande place. Elle a couvé dans des caves, des fermes, des bureaux de poste, chez des cheminots et des instituteurs. C’est ce visage discret que je voulais restituer.
La Libération, et ce qui vient après
À la fin de l’été 1944, Tours est libérée. Les cloches, les drapeaux, les visages soulagés : les photographies de l’époque montrent une ville qui respire enfin. Mais elles montrent aussi des façades éventrées, des rues à déblayer, des familles à reloger. La reconstruction va durer des années et transformer durablement le visage du centre-ville. Beaucoup de Tourangeaux aujourd’hui marchent dans une ville reconstruite sans savoir qu’elle porte cette histoire dans ses pierres.
Pourquoi la mémoire de Tours reste fragile
Il y a plusieurs raisons à cette fragilité. La première tient à la complexité du récit : une ville qui a subi la défaite, l’occupation, les bombes alliées et la reconstruction ne se prête pas à une histoire simple. La deuxième tient à la disparition des derniers témoins. Ceux qui avaient dix ans en 1944 en ont plus de quatre-vingt-dix aujourd’hui. Quand ils partent, c’est une mémoire vivante qui s’éteint, et il ne reste que les archives.
Voilà pourquoi j’écris. Non pour ajouter une couche de commémoration, mais pour garder la texture des choses, ce que l’on mangeait, ce que l’on redoutait, ce que l’on n’osait pas dire à ses voisins. Un livre d’histoire locale ne prétend pas rivaliser avec les grandes synthèses. Il rend simplement leur place à ceux que les synthèses oublient.
Je suis martiniquais d’origine, et l’on pourrait s’étonner de me voir explorer la Touraine. Pourtant, c’est la même question qui m’occupe d’un livre à l’autre : comment une société se souvient-elle de ce qui l’a blessée, et que fait-elle de ce qu’elle préférerait taire ? Que ce soit à Fort-de-France ou à Tours, la mémoire est un travail, jamais un acquis.
Si ce sujet vous touche, vous trouverez le récit complet dans Tours dans la guerre, et l’ensemble de mes ouvrages sur la page Livres. Et si vous avez, dans votre famille, un souvenir de ces années tourangelles, une lettre, une photographie, une anecdote, n’hésitez pas à me le confier : c’est souvent là que l’histoire se garde le mieux.
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