Il existe en Martinique des mots que l’on apprend très tôt à dire tout bas. « Béké » est de ceux-là. On le glisse au détour d’un dîner, on le devine derrière un patronyme, on le lit entre les lignes d’un héritage que personne n’a vraiment choisi mais que chacun, d’une manière ou d’une autre, finit par porter. J’ai grandi avec ce mot dans l’oreille, et j’ai fini par en faire une matière de roman. Car l’héritage béké n’est pas seulement l’affaire de quelques familles : c’est une part du miroir que l’île se tend à elle-même. Et un miroir, on peut toujours choisir de le voiler ; on ne peut pas l’empêcher de refléter.
Un mot qui pèse plus lourd qu’il n’y paraît
Le terme désigne les descendants des premiers colons européens installés aux Antilles à partir du XVIIe siècle. Une poignée de familles, une infime minorité de la population — et pourtant une présence qui continue d’irriguer une part de l’économie comme de l’imaginaire martiniquais. Derrière le mot, il y a l’histoire de la plantation, de l’esclavage, des fortunes bâties sur la canne et le sucre. On ne prononce pas « béké » comme on dirait « voisin » : le mot traîne avec lui plusieurs siècles d’une mémoire jamais tout à fait soldée. Aujourd’hui encore, il suffit parfois d’un nom de famille pour qu’une porte s’ouvre — ou se ferme.
Écrire à partir de là, c’est accepter de marcher sur une ligne de crête. D’un côté, le risque de la complaisance ; de l’autre, celui de la caricature. Je n’ai voulu ni de l’un ni de l’autre. J’ai seulement cherché à regarder, puis à nommer ce que je voyais — sans procès ni plaidoirie.
Une île où le juge connaît l’accusé
La Martinique est une petite société. Quelques centaines de milliers d’âmes sur un territoire où, très vite, tout le monde finit par se connaître, ou du moins par connaître quelqu’un qui connaît. C’est ce vertige que j’ai voulu raconter dans L’île des robes et des cercles : que devient la justice lorsque le magistrat a peut-être dîné, la veille, à la table de celui qu’il doit juger ? Quand les robes — celles des juges — croisent sans cesse les cercles — ceux des familles, des clubs et des alliances ?
Dans une grande métropole, l’anonymat protège. Sur une île, il n’existe pas. Chaque décision de justice y devient une affaire presque domestique, chaque verdict un caillou jeté dans une eau où tout le monde se reflète. L’héritage béké s’y invite par la bande, car ces familles appartiennent souvent, justement, aux cercles qui comptent. Le roman ne tranche pas : il observe la mécanique et en restitue le trouble.
Sur une île, on ne juge jamais tout à fait un inconnu. On juge un cousin, un fournisseur, un nom déjà entendu. Voilà ce qui rend la justice si fragile — et si profondément humaine.
Habiter la blessure sans la rouvrir
La tentation, lorsqu’on aborde ces sujets, serait de transformer la littérature en tribunal : désigner des coupables, distribuer des absolutions. Ce n’est pas mon projet. Dans Habiter la blessure, je cherche autre chose : comment continuer de vivre ensemble sur une terre dont la plaie ne s’est jamais refermée tout à fait ?
La blessure coloniale n’appartient pas qu’aux descendants des esclaves ; elle traverse aussi, autrement, ceux qui portent les noms des anciens maîtres. Non pour mettre les souffrances sur un même plan — elles ne le sont pas — mais parce qu’une société ne se répare pas en se coupant durablement en deux. Habiter la blessure, c’est refuser à la fois l’amnésie et la rancœur. C’est tenir, ensemble, les deux bouts d’une même corde.
Pourquoi je continue d’écrire cela
On me demande parfois pourquoi un auteur s’obstine à remuer pareilles questions, au risque de déplaire à tout le monde à la fois. Ma réponse tient en une conviction : ce dont on ne parle qu’à voix basse finit toujours par nous gouverner en silence. Mettre des mots sur l’héritage béké, sur les jeux discrets de la justice insulaire, sur la mémoire de l’esclavage, ce n’est pas raviver les divisions — c’est leur retirer ce pouvoir souterrain qu’elles gardent aussi longtemps qu’on les laisse dans l’ombre.
Je n’écris pas pour juger la Martinique ; j’écris pour qu’elle puisse, un jour, se regarder à voix haute. C’est, je crois, le rôle modeste mais tenace de la littérature : transformer le non-dit en récit, et le récit en conversation. Mes romans ne distribuent pas de leçons : ils posent des questions et laissent au lecteur le soin d’y répondre.
Si ces thèmes vous touchent, vous en trouverez le prolongement dans L’île des robes et des cercles et dans Habiter la blessure, deux romans frères qui interrogent, chacun à sa manière, ce que signifie appartenir à une île. L’ensemble de mes livres est réuni sur la page Livres.

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