On me pose souvent la question, et rarement avec des gants : la négritude, ce n’est pas un peu daté ? Un mot des années trente, une affaire de poètes en costume, un concept que la créolité et la mondialisation auraient rangé au grenier. Je comprends la question. Je crois surtout qu’elle repose sur un malentendu tenace, celui qui consiste à prendre la négritude pour une doctrine identitaire alors qu’elle est née comme un acte de langage.
Un mot forgé pour retourner une insulte
Le mot apparaît vers 1935, sous la plume d’Aimé Césaire, dans L’Étudiant noir, la petite revue que le Martiniquais anime à Paris avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas. Trois étudiants, trois territoires, une même colère froide. Ils prennent le mot « nègre », qui est alors une gifle, et ils en font un socle. C’est un geste que la langue française connaît bien, celui du retournement du stigmate, mais peu l’ont accompli avec cette ampleur.
Quatre ans plus tard, en 1939, la revue Volontés publie le Cahier d’un retour au pays natal. Césaire y donne au mot sa charge définitive. Ce n’est pas une définition, c’est une incantation, et elle procède presque entièrement par la négative.
« Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour / ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre »
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939
Relisez ces lignes en gardant en tête l’accusation d’essentialisme qu’on adresse volontiers à la négritude. Césaire commence par dire ce qu’elle n’est pas : ni minéral, ni immobilité, ni eau stagnante. Il refuse la pierre avant de proposer quoi que ce soit. Difficile de faire moins figé.
Deux hommes, deux négritudes
Ce qui m’intéresse, en écrivant, ce n’est pas l’unanimité du mouvement mais sa fêlure. Césaire et Senghor n’ont jamais mis exactement la même chose dans ce mot. Chez Senghor, la négritude tend vers une civilisation, une manière d’être au monde qu’il veut verser au « rendez-vous du donner et du recevoir ». Chez Césaire, elle reste d’abord une arme. Son Discours sur le colonialisme, paru en 1950, n’a rien de conciliant : c’est un réquisitoire, et il vise autant l’Europe coloniale que l’humanisme qui l’a couverte.
Leurs vies ont épousé cet écart. Senghor devient président du Sénégal en 1960, puis le premier Africain élu à l’Académie française en 1983. Césaire, lui, reste maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, refuse l’indépendance pour la Martinique, porte la départementalisation, et le regrettera à demi-mot. Deux trajectoires, deux façons d’habiter la même intuition. J’ai raconté ailleurs comment Senghor avait enseigné en Touraine entre 1935 et 1938, dans les années mêmes où le mot se forgeait : cette période, largement oubliée, m’a occupé longtemps et je lui ai consacré un livre entier, Senghor en Touraine.
La critique antillaise, et ce qu’elle prolonge
La contestation la plus sérieuse est venue des Antilles elles-mêmes. En 1989, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant publient Éloge de la Créolité et ouvrent par une phrase devenue célèbre : ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, ils se proclament Créoles. Le reproche est net : la négritude aurait remplacé un centre par un autre, l’Europe par l’Afrique, et manqué la mosaïque réelle des îles. Édouard Glissant, de son côté, préférera la Relation et le Tout-Monde à toute racine unique.
Ces critiques sont justes, et elles sont filiales. On ne dépasse que ce qui a d’abord ouvert le chemin. Sans le retournement césairien, la créolité n’aurait eu ni le vocabulaire ni la légitimité pour se dire. Un mot n’est pas dépassé parce qu’on a construit après lui ; il l’est quand plus personne n’a besoin de ce qu’il rendait possible. Nous n’en sommes pas là.
Pourquoi ce mot travaille encore mes livres
J’écris depuis une position inconfortable, celle d’un Martiniquais qui porte un nom lié à l’histoire coloniale de l’île. La négritude, dans ce cas, n’est pas un héritage que l’on revendique, c’est une question qui vous est posée. Elle m’oblige à regarder ce que la société martiniquaise range dans ses silences : les hiérarchies de couleur, les fortunes anciennes, les mots qu’on ne prononce pas à table. C’est la matière de Habiter la blessure, où j’essaie de tenir ensemble deux choses que l’on préfère séparer, la mémoire de la faute et le désir d’habiter quand même le lieu.
Alors, mot dépassé ? Je dirais plutôt mot mal lu. La négritude n’a jamais demandé qu’on se range derrière une couleur ; elle a demandé qu’on cesse de laisser un autre décider du nom que l’on porte. Tant que cette demande reste d’actualité, et je crois qu’elle l’est, le mot tient. Si le sujet vous intéresse, vous trouverez le détail de mes six livres sur la page Livres.
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