Justice en Martinique : juger quand tout le monde se connaît

Il y a une chose que l’on comprend vite quand on a grandi en Martinique : dans une île, personne n’est un inconnu. Le juge a peut-être été au lycée avec le père du prévenu. L’avocate de la partie civile est la cousine par alliance du témoin principal. Le greffier reconnaît le nom, le quartier, la famille, l’histoire. La justice en Martinique se rend dans une salle où presque tout le monde partage une mémoire commune. C’est de cette tension que j’ai fait un roman.

Une île n’est pas un décor, c’est une contrainte

On me demande souvent pourquoi je situe mes fictions en Martinique. La réponse tient en une phrase : parce que l’île n’est pas un décor exotique, c’est une contrainte dramatique. Dans une grande ville, on peut disparaître. On change de quartier, on change de vie, on croise mille visages qui ne signifient rien. Dans une société de quelques centaines de milliers d’habitants, l’anonymat n’existe pas. Chaque décision engage la personne qui la prend, mais aussi son nom, sa famille, sa réputation, et tout ce qui vient après.

Cette absence d’anonymat change tout à la question de la justice. L’impartialité, dans les manuels, est une posture. Dans une petite société insulaire, elle devient un exercice d’équilibriste, tenu à bout de bras, jour après jour, contre la pesanteur des liens.

Des robes et des cercles

Le titre de mon roman, L’île des robes et des cercles, dit exactement cela. Les robes, ce sont celles des magistrats et des avocats, l’uniforme qui prétend effacer l’individu pour ne laisser parler que la fonction. Les cercles, ce sont les appartenances qui, elles, ne s’enlèvent pas au vestiaire : les familles, les réseaux, les héritages, les cercles où l’on entre par naissance et dont on ne sort jamais tout à fait.

Un procès, dans ces conditions, n’est jamais seulement un procès. C’est une scène où une société se regarde. Ce qui se joue à la barre déborde largement le dossier : c’est la question de savoir qui a le droit de juger qui, et au nom de quoi.

On peut retirer une robe. On ne retire pas un nom.

L’héritage colonial en arrière-plan de chaque audience

Il serait malhonnête d’écrire la justice martiniquaise sans nommer ce qui la traverse. La société antillaise s’est construite sur une hiérarchie coloniale dont les traces restent lisibles dans la propriété foncière, dans l’économie, dans la répartition du pouvoir. Quand une affaire met en présence des personnes issues de mondes sociaux que trois siècles d’histoire ont séparés, l’audience n’est plus un espace neutre. Elle devient le lieu où l’on rejoue, en miniature, un rapport de forces beaucoup plus ancien.

Je ne prétends pas trancher ces questions. Un romancier n’est pas un juge, et c’est précisément son privilège : il peut installer le lecteur dans l’inconfort sans lui fournir le verdict. Mais je refuse de faire comme si cet arrière-plan n’existait pas. C’est aussi ce que j’explore, sur un autre registre, dans Habiter la blessure : ce que devient une mémoire collective quand personne ne la nomme.

Écrire la justice sans instruire de procès

Le risque, avec un tel sujet, est évident : celui du roman à thèse, où les personnages ne sont plus que les porte-parole d’une démonstration. J’ai voulu l’éviter par une règle simple, que je me suis imposée dès les premières pages : aucun personnage ne doit avoir entièrement tort. Le magistrat qui pense bien faire et se trompe. L’héritier qui sait qu’il est protégé et n’en tire aucune joie. La femme qui a raison sur le fond et se perd dans la manière. Chacun est enfermé dans sa propre logique, et cette logique se tient.

C’est là, je crois, ce que la fiction peut apporter au débat public là où l’essai bute. L’essai démontre. Le roman fait éprouver. On peut être en désaccord avec une thèse ; on ne se débarrasse pas aussi facilement d’un personnage dont on a partagé, pendant trois cents pages, la respiration et les silences.

Ce que l’île apprend au reste du monde

On pourrait croire que tout ceci ne concerne que la Martinique. Je pense l’inverse. L’île fonctionne comme un laboratoire : elle grossit des phénomènes qui existent partout, mais que la taille des grandes sociétés dilue. Les conflits d’intérêts, la connivence des élites, la difficulté d’être jugé par ses pairs, tout cela existe aussi à Paris, à Tours ou ailleurs. Simplement, en Martinique, on ne peut pas prétendre ne pas le voir.

Écrire depuis une petite société, c’est écrire avec une loupe. C’est peut-être la seule chance d’écrivain que m’a donnée cette île, et je ne compte pas la laisser passer.

Si le sujet vous intéresse, vous trouverez le roman et l’ensemble de mes titres sur la page Livres.

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