En Martinique, on visite les habitations comme on visite des châteaux. Une allée de palmiers royaux, une maison créole aux persiennes closes, des chais où le rhum vieillit dans des fûts de chêne, et à la sortie une boutique. J’ai fait ces visites, et j’y retourne. Chaque fois, la même question me reste sur les bras : de quoi ce décor est-il exactement le décor ?
Le mot « habitation », ou l’art d’adoucir
Aux Antilles, on ne dit pas « plantation ». On dit « habitation ». Le mot est doux, presque domestique : il évoque un lieu où l’on habite, une maison, une famille. Il désigne en réalité une unité de production sucrière fondée sur le travail forcé, encadrée par le Code noir de 1685, et qui a fonctionné pendant plus de deux siècles.
Le vocabulaire a fait son travail. Il a mis au centre celui qui occupait la grande maison et laissé dans l’ombre les centaines de personnes qui dormaient en bas, dans les cases, hors du champ de la photographie. Ce glissement de langue n’est pas un détail : c’est la première couche du silence.
Le rhum, la carte postale, et ce qui manque
Les plus belles habitations de l’île sont aujourd’hui des lieux de visite, et il faut le dire : elles sont remarquablement tenues. L’Habitation Clément, au François, réunit une distillerie, un parc botanique et une fondation d’art contemporain. L’Habitation Depaz, à Saint-Pierre, s’est relevée au pied de la Montagne Pelée après l’éruption du 8 mai 1902, qui effaça la ville et près de trente mille personnes en quelques minutes. Le Domaine de la Pagerie, aux Trois-Îlets, conserve les vestiges de la sucrerie où naquit en 1763 celle qui deviendrait l’impératrice Joséphine.
Tout cela est vrai, documenté, souvent très bien présenté. Mais dans ces parcours, l’esclave apparaît tard, peu, et à la voix passive. On parle de main-d’œuvre, de rendements, de techniques de distillation. On entre dans la maison du maître ; on longe l’emplacement des cases. Le lieu où l’on a vécu est debout, meublé, éclairé. Le lieu où l’on a souffert est une pelouse.
22 mai : la date que l’île s’est donnée
L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises a été décrétée à Paris le 27 avril 1848. En Martinique, la nouvelle tarde, la rumeur circule, la tension monte. Le 22 mai 1848, la population se soulève à Saint-Pierre ; dès le lendemain, le gouverneur proclame l’abolition dans l’île sans attendre les instructions officielles.
La Martinique ne commémore pas le 27 avril. Elle commémore le 22 mai. Ce déplacement de quelques semaines contient toute une politique de la mémoire, et je le trouve plus éloquent que bien des discours.
Une société ne choisit pas ses dates au hasard. Elle choisit celle où elle s’est tenue debout, pas celle où on lui a fait l’aumône de sa liberté.
Quand les statues ne tiennent plus
À Fort-de-France, sur la Savane, la statue de l’impératrice Joséphine a été décapitée en 1991, puis renversée en juillet 2020. Le 22 mai 2020, deux statues de Victor Schœlcher ont été brisées.
On peut appeler cela du vandalisme et refermer le dossier. On peut aussi écouter ce que ces gestes disent : une île fatiguée d’être racontée par d’autres reprend la main sur ses socles. Joséphine, née sur une habitation esclavagiste, longtemps soupçonnée d’avoir pesé dans le rétablissement de l’esclavage en 1802 — le débat historique reste ouvert — n’était plus tenable au centre de la ville. Schœlcher, abolitionniste sincère, posait un autre problème : celui du libérateur blanc au pied duquel on installe un affranchi reconnaissant. Le reproche ne va pas à l’homme. Il va à la composition.
Pourquoi j’écris cela plutôt que de l’oublier
C’est cette matière-là que je travaille, livre après livre. Dans L’île des robes et des cercles, j’ai voulu regarder de près une petite société où les cercles se recoupent, où les noms pèsent, où l’on hérite de bien autre chose que d’une maison. Dans Habiter la blessure, je suis parti du verbe qui hante toute l’histoire antillaise : habiter. Habiter un lieu, un nom, une plaie — et décider ce qu’on en fait.
Je n’écris pas pour instruire un procès, et encore moins pour distribuer des absolutions. J’écris parce que le silence, dans une île de moins de quatre cent mille habitants, ne protège personne : il se transmet. Chaque génération le reçoit un peu plus lourd et un peu moins explicable. On finit par ne plus savoir de quoi on se tait.
Les habitations sont magnifiques. Les rhums sont grands. Le paysage est l’un des plus beaux du monde. Rien de tout cela n’est incompatible avec une phrase complète, celle qui dit aussi qui coupait la canne et dans quelles conditions. La mémoire de l’esclavage en Martinique n’exige pas qu’on arrache les allées de palmiers royaux. Elle demande seulement qu’on finisse les visites.
Mes six livres, martiniquais ou tourangeaux, sont présentés sur la page Livres.
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