De Gaulle et les Antilles-Guyane : trente ans de ferveur et de malentendu

Le 9 novembre 1970, le général de Gaulle meurt à Colombey-les-Deux-Églises. Le même jour, à six mille kilomètres de là, mon père prend la plume et écrit une lettre. Cette lettre figure en annexe de mon livre, et elle dit mieux que toutes mes pages ce que cet homme représentait pour une génération d’Antillais et de Guyanais. C’est par elle que je voudrais entrer dans le sujet : de Gaulle et les Antilles-Guyane, trente années d’un lien français fait de ferveur et de malentendu.

1940 : la dissidence, ou le choix de la France libre

Tout commence par un refus. En juin 1940, la métropole s’effondre et les Antilles passent sous l’autorité d’un régime de Vichy relayé par l’amiral Robert, haut-commissaire à Fort-de-France. Les îles sont bloquées, ravitaillées au compte-gouttes, surveillées par les navires américains. C’est le temps que la mémoire martiniquaise appelle « an tan Robè ».

Pourtant, des jeunes gens quittent la Martinique et la Guadeloupe de nuit, sur des canots de pêche, vers la Dominique ou Sainte-Lucie, pour rejoindre les forces de la France libre. On les a appelés les dissidents. Beaucoup n’avaient jamais vu Paris. Ils partaient pour une idée de la France que portait, depuis Londres, une voix à la radio. Ce premier geste, antérieur à toute reconnaissance officielle, fonde tout ce qui suit. Les Antilles ont choisi de Gaulle avant que de Gaulle ne vienne à elles.

1946 : la départementalisation, une promesse d’égalité

Le 19 mars 1946, la loi de départementalisation fait de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de La Réunion des départements français. Aimé Césaire en est le rapporteur à l’Assemblée. Le général n’est plus au pouvoir depuis janvier, mais l’esprit de cette loi prolonge celui de la Libération : les vieilles colonies d’Amérique, fidèles en 1940, demandent à être traitées comme le reste du pays.

Je consacre à ce moment une part importante du livre, parce que la départementalisation est à la fois la plus grande espérance et la source du plus grand malentendu. On attendait l’égalité réelle, les salaires, la sécurité sociale, les écoles. On a reçu l’égalité de droit, puis des décennies de rattrapage. Entre les deux, la déception a nourri une parole politique nouvelle, celle de Césaire précisément, que j’ai longuement relue dans Habiter la blessure.

Mars 1964 : la Savane, et une phrase restée célèbre

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle se rend aux Antilles en mars 1964. Sur la Savane de Fort-de-France, devant une foule immense, il lance la phrase que tout le monde connaît.

« Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes français. »

Charles de Gaulle, Fort-de-France, mars 1964

Cette phrase dit tout du lien singulier que j’ai voulu raconter. Elle est un hommage, et elle est en même temps une assignation. Elle reconnaît, et elle décide à la place de ceux à qui elle s’adresse. On a beaucoup glosé sur ce que la foule a réellement entendu ce jour-là, et cette ambiguïté même raconte quelque chose de l’époque. La ferveur était réelle. Le malentendu aussi.

Quelques années plus tôt, en décembre 1959, Fort-de-France avait connu trois nuits d’émeutes et plusieurs morts. L’ordre républicain, la grandeur promise et la réalité des quartiers populaires ne vivaient pas au même rythme. Le voyage de 1964 est aussi une réponse à cette fracture, et le livre tente de tenir ensemble les deux images : la liesse de la Savane et la colère de 1959.

Kourou, dressé sur les terres du bagne

La Guyane occupe dans ce récit une place à part. Terre du bagne jusqu’au rapatriement des derniers transportés au début des années 1950, elle devient en 1964 le site choisi pour le Centre spatial, après l’indépendance de l’Algérie et la perte des bases sahariennes. Kourou, c’est la grandeur gaullienne posée sur un territoire qui n’avait connu que l’abandon.

Je ne caricature ni l’ambition ni ses limites. Le Centre spatial a donné à la Guyane une place dans l’histoire des techniques que peu de régions françaises peuvent revendiquer. Il a aussi installé, à côté des villages, une ville nouvelle dont les habitants venaient d’ailleurs. Là encore, la promesse et la réalité ne se recouvrent pas tout à fait, et c’est cet écart que j’ai voulu comprendre plutôt que juger.

Ni hagiographie ni réquisitoire

Pourquoi écrire ce livre aujourd’hui ? Parce que la question qu’il pose n’est pas close. Que signifie être français, à six mille kilomètres de Paris ? Les Antillais et les Guyanais de 1940 y ont répondu par les armes, ceux de 1946 par la loi, ceux de 1964 par la liesse, ceux de 1970 par le deuil. Chaque génération a renouvelé sa réponse, et chaque fois la République a paru l’entendre un peu tard.

J’ai voulu un essai d’histoire, avec ses dates et ses sources, mais écrit depuis l’intérieur d’une famille qui a vécu ces trente années. Mon père a tenu la plume le 9 novembre 1970. Je l’ai reprise un demi-siècle plus tard pour raconter ce que de Gaulle et sa République ont légué aux Antilles et à la Guyane, et ce que ces territoires, en retour, lui ont donné. Le livre s’arrête en 1970. La question, elle, continue de se poser, et c’est peut-être pour cela qu’elle mérite encore un livre.

La fiche complète, avec un extrait, se trouve sur la page De Gaulle et les Antilles-Guyane. Vous trouverez tous mes autres titres sur la page Livres.

Où le trouver

Comme mes dix titres, ce livre existe en ebook chez Bookelis, et en papier à la Fnac, chez Cultura, Decitre, Furet du Nord, La Procure et dans toutes les librairies. Toutes les précisions sont sur la page Où acheter mes livres.

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